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De l’action individuelle à la réflexion collective, comment l’éducation à l’environnement peut-elle accompagner la transformation de notre société ?

Entrevue pour la Ligue des droits humains - Juin 2021

Dans le cadre de leur dernière Chronique Climat partout, justice nulle part ?, la Ligue des droits humains a rencontré et interviewé notre collègue Émeline De Bouver au sujet des enjeux de la justice climatique et sociale.

entrevue ldh illu2

Des gestes quotidiens aux mouvements d’initiative populaire, les actions citoyennes se multiplient partout dans le monde pour lutter contre le réchauffement climatique. Mais malgré la conviction et l’énergie investies, les actions individuelles isolées ne sauraient être de taille à relever le défi écologique. Un défi qui va au-delà de la seule question climatique, et qui appelle à une réflexion collective sur la construction à long terme d’une société plus respectueuse de l’environnement en tant que bien commun. La concrétisation de ce projet, comme sa longévité, dépendront alors de notre capacité à repenser l’actuelle société, pour ensuite s’autoriser à rêver de celle de demain, où la solidarité s’allierait à la soutenabilité.

Loin d’être purement abstraite, cette utopie écologique portée par l’association Écotopie – Laboratoire d’écopédagogie, nous permet de dessiner un futur différent et néanmoins ancré dans la terre et le vivant, enraciné dans le monde d’aujourd’hui. Animée par cette volonté de réflexion collective autour des questions écologiques, l’association d’éducation permanente Écotopie vise au développement de la prise de conscience environnementale des individus et des sociétés et leur « capacité à initier des actions porteuses de changements individuels et collectifs ». Emeline De Bouver1, docteure en sociologie politique et chargée de publication, recherche, et formation chez Écotopie, nous fait aujourd’hui le plaisir d’échanger avec nous autour des enjeux de la justice climatique et sociale.

Brune Béal (étudiante en droits humains, stagiaire au département Communication LDH) : Pouvez-vous s’il vous plait vous présenter ?

E.D.B. : Je m’appelle Emeline De Bouver, je travaille chez Écotopie, une association d’éducation permanente et d’éducation relative à l’environnement où je suis chargée de publication, recherche, et formation. En parallèle, je dispense également un cours en sociologie de la consommation à l’UCL, en tant que docteure en sociologie politique. Ma thèse et mes travaux portent surtout sur les questions autour des mouvements sociaux, de transition, de changement social, et de simplicité volontaire. Depuis, j’ai un parcours dans l’associatif, tourné principalement vers l’éducation permanente.

Écotopie accorde une large place à l’éducation permanente. Pensez-vous que l’éducation des citoyen·ne·s aux questions environnementales représente la première étape dans la transformation de notre société ?

Oui, en effet, nous pensons qu’un des volets de la transition écologique doit se vivre au niveau de la formation et l’éducation. Cela passe également par la prise de recul sur nos formats éducatifs, pour penser une pluralité des modèles éducatifs. Notre nom entier est d’ailleurs « Écotopie – laboratoire d’écopédagogie ». Bien entendu, il y a la nécessité d’accompagner les citoyens aux questions climatiques, mais surtout d’observer les représentations que nous avons des enjeux climatiques. Il y a donc réellement cette dimension d’ouverture d’esprit, avec l’objectif de regarder les choses différemment.

Nous sommes vraiment sur une perspective d’éducation permanente, inspirée de l’éducation populaire, avec l’idée que les savoirs viennent de nous tous·tes, et qu’il y a une coconstruction à faire dans nos groupes. Dans cette même logique, les formations doivent servir aussi à travailler ensemble sur des notions, et non pas à déverser du savoir sur les citoyens, qui en fait ont déjà beaucoup d’informations. Ainsi, notre objectif est donc de travailler sur la question de savoir ce nous pouvons faire de toutes ces informations reçues, et comment nous pourrions transformer ces informations en mobilisation.

Quel est le profil des formateur·trice·s chez Écotopie ?

Il y a une certaine diversité des profils, mais ce sont toutes des personnes qui arrivent avec un bagage en partie pédagogique, donc une certaine connaissance en éducation et/ou en éducation permanente. L’idée c’est que nous nous formions ensemble, via des « formations de formateur·trice·s », c’est-à-dire que nous participons ensemble à des journées de formation pour améliorer nos perceptions à la fois sur l’éducation permanente, et sur l’éducation relative à l’environnement, et ainsi mieux cerner quelles sont les ingrédients et intentions à avoir.

Avec quel public êtes-vous en contact chez Écotopie ?

La grande majorité des personnes que nous rencontrons sont des animateur·trice·s ou des enseignant·e·s, qui sont eux en contact avec du public. Nous sommes donc en seconde ligne. Mais nous avons également le slogan de « tous·tes éducateur·trice·s ». Cela signifie que nous sommes susceptibles d’avoir en face de nous différentes personnes, qui n’ont pas forcément le statut d’enseignant·e, mais qui participent également à l’éducation environnementale auprès de leurs proches, en tant que parent par exemple. Cela nous permet aussi d’amener la question sur la position d’éducateur·trice, du contenu qu’il·elle a à sa disposition, et des choses qui peuvent être faites à partir de ce bagage.

Comment pourrions-nous définir et distinguer les termes « écocivisime » et « écocitoyenneté » utilisés dans les formations d’écopédagogie ?

Si nous suivons la définition de Lucie Sauvé2, l’écocivisme peut être décrit comme le devoir du citoyen, accompagné d’une série de prescriptions dans le comportement de celui-ci au quotidien. L’écocivisme vise plutôt l’écologie à l’échelle individuelle, inscrite dans le foyer. L’écocitoyenneté, en revanche, englobe beaucoup plus de dimensions car elle cherche à observer comment nos gestes individuels s’inscrivent dans une environnement naturel partagé, mais également dans une humanité, une société, un vivre ensemble. L’écocitoyen doit alors apprendre à se positionner, et ancrer son action écologique individuelle dans une vision du monde à la fois enracinée dans le terrestre mais également en lien avec le projet de société qui est porté par les mobilisations collectives.

Le nom d’Écotopie renvoie d’ailleurs à cette volonté d’ancrage dans la terre, dans le vivant, et en même temps l’utopie qui nous permet de rêver d’autre chose et de développer notre créativité. Cela illustre parfaitement notre souhait de dessiner un demain enraciné dans le monde d’aujourd’hui. Deux dimensions particulièrement importantes pour nous.

L’ampleur du défi environnemental auquel nous faisons face indique que les actions individuelles ne sauraient suffire pour freiner considérablement le changement climatique. Nombreux·ses scientifiques et associations, dont Écotopie, appellent à un engagement dit « collectif ». Qui est visé par cette notion collective ?

Dans notre travail nous visons à ne pas opposer les dimensions personnelles de l’engagement avec les dimensions collectives, car elles sont en réalité insérées l’une dans l’autre. Lorsque quelqu’un s’engage dans un mouvement collectif il·elle le fait avec sa personne, son corps, ses émotions, qui font partie intégrante de son engament. Or, nous avons tendance à percevoir le monde comme une addition de personnes, où une simple accumulation des gestes de chacun·e, mis côte à côte, suffirait à créer du collectif. C’est problématique, car le collectif se construit au contraire par le dialogue, la mise en commun, le partage d’expériences personnelles, la réflexion sur nos représentations, et la construction d’un projet solidaire. D’où la nécessité de toujours intégrer simultanément ces deux dimensions dans notre cheminement, car le collectif est aussi composé d’individus traversés d’aspirations personnelles, dont la non prise en compte risquerait de paralyser l’action collective.

Alors que les premières alertes sur l’urgence climatique ont été données il y a plusieurs dizaines d’années, la notion de « justice » y a été associée plus récemment. Cela peut-il contribuer à élargir la question environnementale en y intégrant une réflexion attentive aux inégalités sociales présentes et à venir, voire même à mobiliser plus massivement ?

C’était en effet indispensable de mêler les questions environnementales avec celles de justice sociale. On voit d’ailleurs se multiplier les collaborations entre associations inscrites dans le social ou l’humanitaire avec celles de la sphère environnementale. Cette ouverture du social vers l’écologie est très intéressante, elle peut fédérer autour de mêmes idées, telle que la critique du capitalisme en tant que système qui augmente les injustices sociales et martyrise notre Terre. Ces zones d’intersection des luttes sont aujourd’hui plus nettes, et nous permettent de mieux identifier les combats à mener.

Chez Écotopie nous travaillons sur le fait que les questions écologiques ne sont pas dans une bulle séparée du reste de la société, et notamment des dimensions sociales. Nous ne visons pas une transformation juste écologique, mais plutôt écosociale. Cela implique d’accorder une grande attention aux problématiques de justice tant sociale qu’environnementale dans chacun des thèmes que nous abordons en formation.

L’intérêt est également de pouvoir réfléchir aux conséquences que peuvent générer, par exemple, certains discours engagés dans le « zéro déchets » au regard de l’exclusion sociale et des inégalités économiques. Ainsi, notre ambition est d’intégrer la justice sociale dans le débat environnemental.

Vous évoquez dans l’une de vos publications avec l’Institut d’Éco-Pédagogie3 l’exclusion sociale que peuvent générer certains discours, par exemple, sur le zéro déchet. Pouvez-vous nous expliquer ?

Oui, nous avons travaillé là-dessus avec des associations impliquées dans la lutte contre le pauvreté, et notamment avec Christine Mahy du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté4. En l’espèce, ce ne sont pas les pratiques elles-mêmes qui sont problématiques, mais davantage les discours qui sont autour. Les phrases telles que « chaque fois que j’achète quelque chose, je vote pour le monde de demain » sont dangereuses, car elles signifient « plus j’ai d’argent, plus je peux voter pour le monde de demain ».

Attention également avec les discours portant sur le choix des consommateurs. Réduire ses déchets ou acheter biologique est un comportement louable, mais qui est parfois accompagné d’un message qui insinue que nous sommes tous·tes égaux·ales dans notre capacité à choisir, que c’est une question de volonté. Or, c’est une simplification à outrance qui omet le fait que nous ne possédons pas les mêmes capacités. Cela revient à une forme de méritocratie. Il est primordial de réfléchir aux différents discours qui entourent les mêmes pratiques, et opter pour ceux qui intègrent la justice sociale.

Entre l’incitation à la multiplication des actions directes ou l’appel à une prise de recul, la forme que doit adopter le militantisme écologique semble faire débat, pourquoi ? Parallèlement, c’est justement l’inaction qui est reprochée aux États face au dérèglement climatique.

En réalité, le militantisme écologique nous appelle à la fois à en faire plus et à en faire moins. Mais cette question n’est pas tranchée, car rien ne dit formellement que l’écologie revient à en faire moins. Le débat est plus subtil, et ne se résume pas à choisir entre tout faire ou ne rien faire. Il faut plutôt se poser les bonnes question pour déterminer quelles sont les actions qui apparaissent indispensables, et celles qui ne le sont pas.

Les positions divergent parmi les différents acteurs que nous rencontrons via Écotopie : certains diront que l’urgence est de mener le plus d’actions directes et de manifestations, alors que d’autres préconiseront au contraire le ralentissement, pour pouvoir se ressourcer, prendre du recul, transformer nos représentations et ne pas reproduire les mêmes mécanismes. Ce sont des questionnements qui encore une fois sont à aborder en prenant en considération les dimensions personnelles et collectives. La solution réside sans doute dans la complémentarité de ces deux façons d’agir.

Je me souviens d’une interview que j’avais menée auprès de Philippe Lamberts5, et durant laquelle il m’avait confié être ressorti asséché, vidé de ses deux ans de campagne politique. Il avait ressenti le besoin d’une prise de recul, pour se ressourcer, reprendre des forces. Cette pause était nécessaire pour retrouver de l’énergie à investir dans son engagement politique. Ici encore, nous retrouvons cette notion de ressources limitées, pour l’être humain comme pour notre planète.

Lorsque nous parlons « d’inaction des États » cela revient à adresser la question de l’urgence d’une autre manière. Derrière le terme d’inaction se cache la question de savoir comme nous allons accélérer le processus de lutte contre le changement climatique.

Le débat autour de la forme de l’engagement social fait écho à la notion de « simplicité volontaire », dont l’un de vos ouvrages traite6. Comment se caractérise-t-elle, et vous semble-t-elle compatible avec notre système économique qui encourage au contraire à la surconsommation ?

La simplicité volontaire, née en Amérique du Nord dans les années septante, est un engagement social qui touche beaucoup d’aspects de la vie, et qui amène à se questionner sur l’abondance de notre consommation et notre accumulation matérielle. Ce qui est intéressant dans la démarche de la simplicité volontaire, c’est qu’elle part du postulat qu’il faut moins consommer, questionner notre rapport à la limite, mais que cette réduction, loin de nous condamner à la frustration, peut nous emmener vers un plus, vers une autre forme d’abondance : relationnelle, spirituelle, esthétique etc, selon notre perception. Cette articulation nous prouve que la réduction de la consommation est compatible avec l’amélioration de notre bien-être et notre épanouissement. La simplicité volontaire nous amène à nous concentrer sur les questions essentielles, car une fois que la peur de posséder moins de choses est dépassée, nous sommes plus disponibles pour nous demander de quoi nous avons réellement besoin ou envie, en quoi consiste une vie heureuse… Bien entendu, cette réflexion est liée à la société occidentale où nous sommes, et à l’excès de celle-ci dans lequel nous nous perdons. Une idée que Yvan Illich7 développait déjà à la fin du XXème siècle.

C’est certain, la société ne va pour l’instant pas dans le sens de l’écologie, ni de la justice sociale ou climatique. Il faut être conscient que lorsque nous nous engageons en faveur de l’environnement, nous allons d’une certaine façon être à contre-courant. Nous devons alors réfléchir à des solutions pour pouvoir durer dans le temps, et aux dispositifs ou connaissances dont nous allons avoir besoin. Chez Écotopie nous cherchons à outiller chacun·e des personnes rencontrées en formation en fonction de ce dont il·elle a besoin en terme de mobilisation. En d’autres termes, cela revient à déterminer ce que nous devons transmettre à notre public pour les aider à solidifier leurs engagements, et insérer leurs actions dans un contexte.
En effet, et notre nom l’illustre, « l’écotopie » n’est pas encore présente. Nous réfléchissons donc à comment créer et solidifier notre réseau, s’armer des outils pertinents, et étudier les représentations possibles pour créer ensemble un futur souhaitable.

En somme, la collectivisation de la réflexion apparaît indispensable, tout comme l’invitation à la participation d’un maximum d’acteurs. Si l’effort de prise en considération de tous.tes dans le processus de changement social et climatique n’est pas fait, nous condamnons certain·e·s à le subir.

Exactement, c’est une vraie réflexion en effet que beaucoup d’associations engagées contre la précarité abordent également. Oui, il faut se demander qui peut rêver de cette utopie écologique. Car si les personnes exclues aujourd’hui de notre société ne sont même inclues dans le rêve d’un futur plus désirable, alors nous passons à côté du plus important, et nous nous condamnons à reproduire les mêmes exclusions sociales. Toutes ces questions traversent les mouvements de la transition écologique, mais sont loin d’être évidentes, ni même résolues. Comme tu dis, il est primordial de collectiviser ces réflexions. Il faut faire un effort d’articulation entre les sphères personnelles et collectives de l’engagement, c’est-à-dire créer du commun en se servant aussi des expériences individuelles, et ainsi coconstruire un projet collectif.

Notes

  1.  Emeline De Bouver a écrit une thèse intitulée L’existence est politique : enquête de sociologie politique sur le renouveau du militantisme, les cas des simplicitaires et des coaches alternatifs (2015). Ses recherches portent notamment sur le changement social, la simplicité volontaire, et les mouvements culturels. Emeline De Bouver dispense actuellement un cours en sociologie de la consommation à l’UCL (Louvain).
  2.  Lucie Sauvé est professeure titulaire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Elle est membre chercheure émérite du Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté.
  3.  Emeline De Bouver, De l’écocivisme à l’écocitoyenneté, « Études », IEP, mars 2020.
  4.  Le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté asbl est composé de 25 associations membres. Elles cherchent à activer une démarche participative sur l’accès et l’exercice des droits des personnes en situation de pauvreté en Région wallonne, dans une préoccupation de Justice Sociale. Voir par exemple article de la Fucid http://www.fucid.be/wp-content/uploads/2019/11/2019.3.-la-transition-cest-par-pour-les-riches.pdf ou article de tchak https://tchak.be/index.php/2021/04/07/ateliers-cuisine-pauvres-precarite-alimentation-qualite/
  5.  Philippe Lamberts est un homme politique belge membre du parti écologiste Ecolo, et eurodéputé depuis 2009.
  6.  Emeline De Bouver, Moins de biens, plus de liens – La simplicité volontaire : un nouvel engagement social, Édition Couleur Livres (Bruxelles), 2008.
  7.  Ivan Illich (1926-2002) est un penseur autrichien de l’écologie politique, critique de la société industrielle.
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