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Résister. Réflexion sur la place de l’éducation relative à l’environnement en pleine crise sanitaire

Une analyse d’Écotopie - Avril 2020

  • Icone de thématique Écomilitance

La crise sanitaire que nous traversons nous confronte à une urgence à laquelle, en occident, nous ne sommes majoritairement pas habitué·es. Cette urgence est d’un autre ordre que l’urgence climatique, c’est une urgence palpable, une urgence qui demande des mesures immédiates sous peine que les morts ne se multiplient chez nous dans les semaines qui viennent. La temporalité est courte. La conséquence ? Ce que nous martelions comme prioritaire pour affronter les enjeux écologiques semble d’un coup rangé au plan secondaire, si pas remis aux calendes grecques.

Thématiques

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Analyse résister

Et ce n’est pas uniquement le discours politique majoritairement peu conquis aux enjeux climatiques qui crée cette impression de décalage, c’est l’ensemble de la gestion de cette crise sanitaire où le focus est mis uniquement sur l’urgence immédiate, sans aucune possibilité de penser le long terme en même temps. On ne perçoit pas chez nos leaders politiques une prise de conscience massive des liens entre déforestation et émergences de nouveaux virus, pas de prise de conscience massive de l’utilité des services publics et de la nécessité de leur refinancement. Nous sommes bloqué·es dans un présent sans consistance, sans avant, sans après. Le problème est traité comme tous les autres problèmes politiques que nous connaissons : on s’attaque au problème immédiat (et c’est bien utile) mais c’est tout, on ne prépare pas l’après, on ne questionne pas l’avant.

Et ça, pour tous celleux comme nous dont le boulot est de préparer le terreau de demain, construire pas à pas “autre chose”, enseigner, éduquer, analyser avec des perspectives de temps long, c’est douloureux. Nous voilà éjecté·es de l’essentiel, de ce qui compte, de ce qui fait l’actualité. Non seulement le gouvernement a centré son action sur la gestion sanitaire à court terme de la crise, mais il continue sur sa lancée en axant la reprise sur l’unique dimension économique. Et nous voilà tou·tes atterré·es. Atterré·s devant cette incapacité ou ce refus à voir les multiples dimensions du problème, à prendre en compte nos incertitudes et nos ignorances, à accepter les limites de la science, à relier toutes les facettes du vivant, à analyser et reconnaître les conséquences des choix politiques et économiques que nous avons posés et que nous continuons à poser. Et même si nous aurions pu nous y attendre, ce n’est pas évident de trouver notre place là-dedans. Nous nous sentons mis·es de côté. Nous nous mettons à questionner notre utilité d’autant plus que, déconnecté·es pour la plupart des publics avec lesquels nous avons l’habitude de dialoguer, nos combats sembles vains confinés dans nos salons. Les marches pour le climat avaient permis une remontée de la question écologique au sein des préoccupations essentielles. La crainte est désormais là : la gestion de la crise du covid19 va-t-elle nous contraindre à tout recommencer ? A creuser à nouveau notre place, à porter à nouveau le plus fort possible nos revendications ?

Deux pistes face à cela :

Résister par une approche globale et par la multiplicité des points de vue. Dans une société coexistent de multiples visions de ce qui est essentiel et de ce qui est prioritaire. C’est notamment ce que nous apprend la communication non-violente à une autre échelle : chacun a ses besoins prioritaires et nous devons trouver les moyens de les faire coexister pour éviter que les besoins des uns écrasent ceux des autres. L’urgence de répondre à la crise du corona (et d’améliorer la réponse à cette crise) ne peut « écraser » les autres urgences. Notre rôle est de favoriser une approche qui prend en compte le « ici et maintenant » ; qui s’ancre dans une lecture critique du passé et qui se relie à une pensée du temps long, celle de l’anticipation, de l’imagination, de la construction de demain et de la construction de soi. Le philosophe Mohammed Taleb le dit bien : pour construire une alternative solide, il nous faut trois éléments : « mémoire vivante », présence et « imagination créatrice » (Taleb, 2015)1.

Depuis deux mois, ce virus a pris toute la place et occulte tout le reste. Pourquoi nous aussi dans nos communications, nos lectures, nos post facebook ne traitons-nous plus que d’une seule chose ? Ne donnons pas toute la place à ce virus qui, même s’il est urgent, ne peut occuper tous nos espaces médiatiques, nos espaces de pensées, nos réseaux sociaux, etc. Résister aujourd’hui c’est sans doute aussi continuer à penser, parler d’autres choses, des autres urgences qui continuent à coexister avec le coronavirus : précarité, violences, désastres écologiques, etc. On peut penser ensemble et relier plusieurs urgences, plusieurs rapports au temps. Faire des liens entre crise sanitaire et crise écologique ; s’occuper de l’immédiat tout en anticipant les menaces à moyen et long terme ; gérer le présent et construire les changements pour l’avenir. Mettre en évidence les interdépendances et faire coexister les urgences nous évitera de nous laisser piéger dans un mode de pensée unique, impliquant des rapports de domination devenu la norme2. Partager les prises de décisions avec les oubliés, ceux dont on ne parle pas et qu’on n’entend pas (les mères célibataires, les ados des cités, les travailleurs précaires, les sans-papiers, les sans-abris,…) et toutes celles et ceux qui ne se sentent pas pris en compte, qui sont socialement, financièrement ou psychologiquement fragilisés. Écouter et observer tous les mots, les sons et s’ouvrir à d’autres perceptions du monde pour s’en inspirer et se décentrer3. Il s’agit au fond de rendre visible ce que le système dominant tend à invisibiliser pour que nous puissions tou·tes penser l’après.

Se relier et intensifier le travail en réseau. Continuons à nous relier, ne fût-ce que virtuellement pour l’instant, pour penser ensemble les articulations entre ces enjeux cruciaux que nous prenons à bras le corps au quotidien et ce à quoi nos sociétés doivent faire face dans l’immédiat. Soutenons-nous entre penseur·euses du long terme, entre celleux qui désirent repenser radicalement notre modèle de société et ne pas continuer « comme avant ». Penser ensemble, faire se rencontrer et dialoguer les cultures, les arts, les communautés, travailler de façon intersectorielle nous donne l’opportunité de coconstruire une résilience accrue face aux crises, une plus grande créativité. Découvrir et comprendre les réalités et les défis auxquels les autres secteurs sont confrontés, échanger sur nos pratiques et croiser nos regards thématiques, c’est se renforcer mutuellement et s’ouvrir à acquérir de nouvelles habiletés. Que ce soit en termes de contenu, d’approches pédagogiques, de méthodes de partage, de postures de formateur·rices ou de posture associative, des expériences sont à transmettre, de nouveaux langages sont à apprendre ou à inventer.

C’est également en nous reliant que nous pourrons faire masse face aux politiques en place afin qu’elles prennent la mesure des réalités humaines et environnementales avec lesquelles nous travaillons et les idées que nous défendons. Isoler nos réponses, travailler en silos tendraient à perpétuer ce à quoi nous nous opposons : une mise en concurrence des secteurs et le renforcement des inégalités. Rendre à l’économie sa place d’outil au service des communautés, réenchanter la démocratie et la participation, créer d’autres façons de vivre ensemble à la fois solidaires et équitables, minimiser notre impact sur l’environnement, protéger la nature pour elle-même, en dehors de toute logique utilitariste ; travaillons en lien pour dépasser les idées et entrer dans le changement en l’expérimentant dès aujourd’hui. La question n’est pas uniquement de penser l’après mais bien de penser et construire ensemble, dès aujourd’hui, à la fois l’immédiateté et le long terme, même quand l’immédiat crie très fort.

L’équipe d’Écotopie

Notes

  1. Mohammed Taleb, 2015. « Des identités ouvertes et déployées : Trajectoire de vie d’un Arabe en ErE », Éducation relative à l’environnement, Volume 12 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ere.501
  2. Qu’est-ce qui justifie une reprise de l’industrie prioritaire sur la réouverture d’autres secteurs ? Est-ce une évidence de soutenir l’économie plus massivement que la culture ?
  3. Idée développée dans plusieurs ouvrages de Paulo Freire dont « Paulo Freire et les educateurs de la rue: une approche analytique », P FREIRE, Unicef, 1990.

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